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Eiffel est le groupe de rock français par excellence. Pourtant, après 4 albums, le quatuor s’est vu gentiment remercié par sa maison de disques Labels, à la suite d’une restructuration d’EMI. Désormais seul, Eiffel s’interroge sur son avenir. Romain Humeau, chanteur et guitariste du groupe, répond à nos questions autour de l’évolution du marché de la musique et des nouvelles technologies :

- Aujourd’hui, de nouveaux modèles musicaux voient le jour, notamment sur le web. Le schéma classique d’un artiste s’entourant d’un label, d’un éditeur, d’un manager, d’un producteur, de distributeurs … est en plein chambardement. On peut, par conséquent, se demander, si votre éviction d’EMI représente vraiment une perte considérable. Qu’en pensez-vous ?

Romain Humeau : Nous sommes d’accord, le schéma label/Editeur/producteur/distributeur tel que nous le connaissons depuis un moment n’en a plus pour très longtemps. Par contre, je ne pense pas que ce soit de “nouveaux modèles musicaux” qui voient le jour, mais de “nouveaux modèles de diffusion de la musique” qui s’esquissent. Je donne cette précision car souvent les gens mélangent musique et manière de la vendre ; ceci ayant d’ailleurs contribué au fait que tout se casse la gueule…
Notre éviction d’EMI n’est pas une grosse perte en soit, si ce n’est sur des points précis comme le Tour support (aides aux tournées) par exemple… Le problème pour nous ne réside pas foncièrement là : si le schéma classique disparaît, il n’est pas encore en train d’être remplacé par quoi que ce soit de conséquent sur le net, d’autant plus que nous y retrouverons forcément les mêmes requins d’ici peu. Tout a déjà été prévu la dessus : l’idée d’être interlope sur le net est une idée vaine, tout le monde sera récupéré qu’il le veuille ou non.
A moins de faire dans la diversité : passer autant par un petit label pour le “Matérialisé” en misant le tout sur l’originalité et la qualité de l’objet (un petit label différent par pays d’ailleurs, car les Majors n’ont jamais su bosser l’Export alors que cela me semble très important) en évitant les surcoûts pour ne pas vendre cher, et passer autant par le “dématérialisé” genre “Truc.fr” ou les disques sont proposés aux gens intéressés en échange de ce qu’ils peuvent donner si tant est qu’ils aient encore une éthique. Genre Radiohead sauf que quand tu t’appelles Eiffel, ce n’est pas vraiment la même chose…
Pour ma part, tout miser sur le net serait une connerie énorme, car d’ici peu, ça fera “sssslllluuuuppp !” avec certaines grosses Holding… Il faut y participer, mais en connaissance de cause. De plus, le net oublie la “chair” et le “regard”, c’est l’anonymat qui prime et cela ne remplacera jamais 15 ans de scène à raison de 10 mois par ans tous les jours comme l’a fait, par exemple, Brel, et qui quarante ans après est toujours aussi présent… Dans quarante ans, qui parlera des Artic Monkeys ? (Je les adore, mais ça ne peut pas faire long feu….). Attention, je ne crache pas sur le net, juste que je ne mélange pas tout.

- D’ailleurs, comment Eiffel a investi la Toile ? Conquérir Internet est-il une alternative envisagée par le groupe pour combler l’absence d’un label ?


R.H : En fait, ce sont des fans qui se sont occupés de cela en 1999, donc assez tôt dans l’histoire du net en France. Cela a donné un site Eiffelnews.com, qui, du coup, a de la gueule et n’est pas trop pollué par les fans détraqués (on aimerait plus de finesse parfois sur les forums, mais c’est le revers de la médaille, plus il y a de gens, plus ils sont masqués, moins il y a de dignité). Là où c’est génial, c’est que David (notre Webmaster) et toute sa troupe font des pieds et des mains pour obtenir des vidéos pirates de nos concerts, des photos, ils ont des reporters aussi… C’est assez furibard comme truc… Cela nous a permis de rencontrer beaucoup de gens, d’être en contact avec ceux qui nous écoutaient, de parfois, mieux se faire comprendre. Ca nous permet d’essayer d’être le plus honnête possible… Sur ma tournée solo, nous avons inauguré une initiative inédite : les fans organisaient une “mini tournée à l’arrache”, j’allais jouer seul avec ma guitare, gratuitement, et dormait le plus souvent chez l’habitant. C’était génial ! Il faut le refaire. Et tout ça grâce au net.
Vous savez, avoir annoncé qu’Eiffel pouvait disparaître n’est pas essentiellement lié au fait de ne plus avoir de Label : il y a un ras le bol énorme de tout (médias, prise de tête avec les maisons de disque, l’idée du rock en France … tout ça quoi …). Et puis quand tu ne cartonnes pas, tu peux passer par des moments trop vertigineux au niveau “vie” : à priori, en plus de la disparition des disques et donc de la Fnac musique d’ici peu, il va falloir se fader la disparition de l’intermittence, donc redevenir total hors la loi : faire du Black.
Je n’arrêterai jamais d’écrire des chansons et de faire des concerts, je me pose juste la question de savoir si Eiffel a des raisons de continuer : peut-être en se “transformant”?

- Vous êtes perçus comme un groupe assez engagé. Dans une interview donnée au Rock’n'France…, vous disiez aimer « … mettre le doigt sur les mouvements du monde qui (vous) débectent le plus ». Que pouvez-vous « montrer du doigt » sur l’industrie musicale ?

R.H : Ce qui peut me déranger avec ce terme, c’est qu’on met tellement de trucs là dedans… La rébellion est devenue une “sensation à vendre”, un peu comme ces bikinis Che Guevarra que l’on vend aux touristes… Je m’engage à faire des chansons, à faire des concerts le plus honnêtement possible, mon coeur bat plus à gauche qu’à droite mais le mot “Libéral” ne me fait pas autant flipper que le mot “Capital”. Nous avons participé et participerons à des manifestations dites “engagées” mais nous avons aussi refusé et peut-être refuserons nous de participer à d’autres car “bases pas saines”. Rien n’est tout noir, rien n’est tout blanc et nous ne sommes pas des guignols de gauche : la gauche en France n’est plus représentée si ce n’est par des crétins. Et notre Président n’est ni un mec de droite ni d’extrême droite ; c’est un nihiliste. Pas d’idéal. Où voulez-vous qu’on aille quand cet engagement est noyauté par le tout venant rebel et la presse rock qui en fait son beurre? Il faut se barrer, imaginer d’autres choses et continuer à prendre son pied, c’est à dire oublier tout ça. (Rires)
L’industrie du disque pourrit ma vie et une trop grande partie de mes discussions depuis dix ans. Ce qui m’excitait quand j’avais dix ans et qui m’excite toujours autant, c’est de faire de la musique, en vivre, créer, rencontrer les gens, voyager (physiquement et de manière immobile), m’ouvrir de plus en plus, accéder à un “ailleurs” avec mes muscles et mes pensées, ma bite et mon âme.
L’industrie du disque pourrit ma vie depuis dix ans disais-je, et bien c’est rien de dire que les médias la sur-pourrissent, la dessus c’est tout noir. Ce sont eux les financiers, les politiques, les dictateurs, qui tiennent le monde par le bout du nez.

- Le dernier album Tandoori est sorti début 2007. Pouvez-vous nous révéler les projets artistiques à venir du groupe ?

R.H : Non, pas encore. La seule chose qui a été dite est que fin Novembre Eiffel disparaît, continue ou se transforme. Quelque soit la décision prise, tout le monde s’en foutra.
La musique, il y en aura toujours. Il y en aura même plus. Reste à savoir de quelle manière elle trouvera sa place dans un pays et un contexte qui ne sont définitivement pas fait pour elle.
Bataille ouverte.

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